26/11/2008

Un petit tour de Suisse de la contention

Rédigé par Isabel Messer, Secrétaire générale de Solidarité-Handicap mental

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Certains se souviendront peut-être de cette affaire vaudoise qui défrayait la chronique en 2002 et dont AGILE s’était fait l’écho : un jeune homme, taille, chevilles et poignets attachés à son lit, durant huit mois dans une institution pour personnes handicapées.

Cette affaire avait suscité les réactions habituelles lorsque, hélas, la réalité dépasse l’imaginaire et avait clivé nos interlocuteurs en deux groupes : ceux que leur raison empêche de croire à l’indicible et ceux qui n’ont d’autres choix que de s’indigner.

S’indigner suffisamment pour descendre dans la rue et la bise lausannoise lors d’une marche en noir.

S’indigner pour alerter les médias et se mettre tout l’establishment à dos.

S’indigner encore pour battre le pavé lors du lancement d’une pétition cantonale demandant l’interdiction de la contention dans les institutions socio-éducatives.

Et, au minimum, être suffisamment interloqués pour accepter d’être l’un des 6'000 signataires de la pétition.

Après la légitime colère, place à la stratégie. Deux voies s’ouvraient aux associations (Autisme Suisse romande, l'Association romande Trisomie 21 (Art. 21), le GRAAP, la Ligue suisse des droits de l'homme, section vaudoise et Solidarité-Handicap mental) : la voie administrative par le biais du conseiller d’Etat et ses fonctionnaires ou la voie politique via la Commission cantonale des pétitions et le Grand conseil. C’est cette dernière que nous avons alors choisie et nous pouvons aujourd’hui nous en féliciter. Alors que l’administration et ses cadres nous recevaient avec toute la condescendance que l’on réserve à ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent, les députés de la Commission cantonale, tous partis confondus, s’indignaient à leur tour et décidaient de rédiger un rapport favorable à l’attention du Grand Conseil. Quatre petites minutes (c’était le temps qui nous était imparti) et un duplicata du plan de contention avaient suffi ! Le 3 février 2004, le Grand conseil acceptait que l’article sur la contention de Loi sur la santé s’applique aux institutions socio-éducatives.

Changer le cours des choses implique des résistances et nos associations sont bien placées pour le savoir. Le dossier resta ainsi bloqué pendant plus d’une année dans les tiroirs de l’administration, qui finit par nous proposer des directives… légitimant la contention ! Le soutien actif de députés, avec menace d’un dépôt de motion au Grand conseil, fut extrêmement précieux pour rappeler aux fonctionnaires, psychiatres et directeurs d’institutions auteurs du projet, (tiens ! Les associations avaient été oubliées…), que l’on ne peut indûment se moquer d’une décision politique. L’arrivée d’un nouveau conseiller d’Etat à la tête du département joua un rôle non négligeable dans l’avancement de ce dossier, de même que la vigilance des associations d’usagers. Les « traîne savates » savaient que nous n’hésiterions pas à descendre dans la rue une deuxième fois en cas de nécessité. Tous les ingrédients classiques d’une campagne politique furent réunis : appuis politiques, médias, pressions associatives, pour obtenir le résultat d’aujourd’hui :

 

  • interdiction de la contention mécanique au-delà de deux heures;
  • interdiction des mesures d’isolement au-delà de 24 heures;
  • limitation de la contention médicamenteuse;
  • adoption d’un protocole de mesures à vérifier avant le recours à une mesure de contrainte;
  • constitution d’une Commission cantonale de suivi  de toute mesure de contrainte (y compris l’enfermement d’un résident durant une heure) et participation des associations à ce dispositif.

Nous ne saurons jamais assez louer le courage de cette poignée d’éducateurs qui lançaient, en septembre 2001, telle une bouée à la mer, leur appel à l’aide anonyme sur le net. Nous n’oublierons jamais le désarroi et la colère des parents du jeune homme, destitués de leur autorité parentale parce que devenus gênants, ni les peurs de la victime des mois plus tard. Nous ne passerons pas sous silence l’immense complaisance des autorités à tous les niveaux : médecin cantonal, chef du Département, inspecteurs. Nous ne pardonnerons pas la frilosité de ces collègues associatifs qui ont préféré changer de trottoir lorsqu'ils nous voyaient. Nous passerons sous silence ceux qui ont cru bon de nous sortir la panoplie des normes de qualité comme garde-fous imparable contre les dérapages, sachant que l’institution incriminée est certifiée ISO depuis des années. Mais surtout nous retiendrons le bon sens, la solidarité, le soutien, la complicité, le partage de toutes ces personnes qui ont gardé intacts leur sens critique et leurs capacités d’action. Trop souvent, hélas, nous entendons : de toute façon, on ne peut rien faire…

Nous avons souhaité relater ce succès dans les colonnes d’ « agile handicap et politique » pour deux raisons : d’une part, pour remercier AGILE, ses membres et ses lecteurs, d’avoir donné une place à notre indignation, d’autre part pour apporter la preuve qu’il est possible de remporter un succès, malgré la morosité ambiante.

Et s’il fallait une preuve de plus à l’édifice, nous citerions le rapport de l’enquête administrative sur l'institution "La cité du Genévrier", par Martial Gottraux et René Perdrix (novembre 2005) qui écrit en page 58 au sujet de cette situation : «  En conclusion, nous estimons que nous nous trouvons face à un cas flagrant de contention abusive, au sens de l’article 23 d de la LSP ». In fine, les experts ont apporté leur caution à l’indignation citoyenne.

Et maintenant ? Il serait bon qu’on fasse un petit tour de Suisse de la contention : qu’en est-il des législations cantonales ? Existent-elles ? Si oui, sont-elles appliquées ? Qu’entend-on par contention ? Sait-on combien de personnes handicapées sont encore enfermées dans leur chambre, combien sont attachées, combien sont sur-médicamentées, parfois à vie ? Nous avons reçu des témoignages concernant les cantons de Berne et du Jura. Nous ne pouvons dès lors que souhaiter que l’indignation soit contagieuse et qu’elle se propage comme un virus salutaire !

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 Octobre 2008: les mesures de contention ne sont pas totalement éradiquées:

http://www.amge.ch/index.php?option=com_content&task=...

 

Evidement le temps est bien plus long lorsqu'on est le parent d'un enfant, même adulte, qui subit des mesures de contention que celui du politique qui essaie de légiférer en matière. Bien plus long.


Les plus cyniques diront: "à chacun son rythme".

Espérons qu'il aille en crescendo.

Je ne souhaite à personne d'être la maman ou le papa d'un enfant attaché huit heures durant sur un lit ou enfermé 22 heures sur 24 dans une chambre. Vraiment à personne.

Les plus ingénus diront: "ça se passe à côté de chez vous".

Finalement nous avons le choix d'être ou cynique ou ingénu.

Mais ne vous inquiétez pas, tout va tout va bien dans le meilleur des mondes. Formule cynique? Non, non: ingénue.

08:11 Publié dans Autisme - violence, maltraitance | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | Pin it! |

Commentaires

C'est grâce à des gens comme vous que les gens comme moi peuvent s'imaginer travailler dans le social.

Écrit par : Gaël Michel | 04/12/2009

C'est grâce à des gens comme vous que des mamans comme moi garde espoir.

Écrit par : Marie-Jeanne | 04/12/2009

Bravo, il est bien de penser aux handicapés et essayer de comprendre leur douleur.

Écrit par : cyrille mani | 09/09/2010

Les commentaires sont fermés.