22/05/2010

Il faut donner un sens aux mots

33.JPGParmi les nombreuses choses que j'ai apprises, dans  ma brève carrière scientifique (un peu abruptement interrompue), il y a un principe essentiel que j'ai retenu (plus que les autres) et qui m'a été enseigné par mes émérites Professeurs : « il faut donner un sens aux mots », me répétaient-ils constamment.

 

J'ai mis du temps à comprendre le sens de cette sentence qui me paraissait, dans  mon jeune esprit d'alors, encore en formation, très solennelle. Que pouvait donc bien signifier « donner un sens aux mots » ?

 

Je pense n'avoir compris le poids de cette réflexion qu'en assurant l'enseignement spécialisé de mon enfant à domicile (raison pour laquelle j'ai un peu abruptement interrompu mon parcours antécédent).

 

En effet, pour mon enfant et pour tous ceux qui comme mon enfant sont autistes les mots ne sont que le lien de sons dont le sens est à chaque fois à expliciter. Il faut donc à chaque fois donner un sens aux mots, faute de ne pas s'entendre et d'avoir, faute d'entente, une communication problématique, si problématique que cela peut déboucher sur des troubles sérieux du comportement. Mais c'est tout à fait normal, à force de ne pas s'entendre, on finit par se fâcher, n'est-ce pas ?

 

Vous comprendrez alors toute  l'importance de donner aux mots leur sens.

 

 

Qui eut dit qu'en travaillant avec mon enfant, notamment sur l'apprentissage de la lecture, me serait revenu en tête, de manière peu habituelle, j'en conviens, le vieux débat-démon entre nominalistes et réalistes de la scolastique médiévale ? Qui l'eut dit ! Et pourtant.

 

Mon enfant allait-il donner raison à ces nominalistes pour lesquels je n'avais guère une profonde sympathie ?

 

Les idées ne sont-elles donc vraies que pour autant qu'elles sont incarnées, c'est-à-dire vécues ? Telle était la question que posait de manière problématique  les nominalistes... il n'y aurait donc pas de vérité en dehors de ce qui est incarné ; ce qui, pour nous, revient à dire qu'il n'y a pas de réalité en dehors du réel ! Mon fils, par sa manière d'apprendre, remettait en question mes convictions personnelles, le sens que moi je donnais aux mots ! Quoi ? Les idées n'auraient aucune réalité objective et n'auraient qu'une existence verbale ? Et moi qui, amoureuse des écrits de Platon, pensais que les idées étaient des êtres réels, dont les êtres individuels et sensibles n'étaient que le reflet et l'image.

 

 

Les mots auraient-ils donc un sens si et uniquement s'ils naissent du réel ? N'y a-t-il donc pas des universaux auxquels ces mots puisent leur sens ? Mon fils construisait-il un sens que de son vécu ?

 

Je devais me rendre à cette évidence : oui.

 

J'avoue que j'étais un peu dépitée, me rappelant les longues harangues dans les quelques hémicycles que j'avais dû, par impératif scientifique, fréquenter.

 

Les mots naissent du réel. Les mots sont donc labiles. J'étais découragée.

 

C'est alors que la réflexion des mes professeurs m'est revenue, comme une douce musique, à l'oreille : donner un sens aux mots.

 

Certes, pour mon enfant, le sens naît du vécu, il ne peut en aucun cas partir d'un concept, d'une catégorie encore moins d'un universel puisque, dans sa manière de penser, il ne comprend pas les abstractions.

 

Oui, mais mon enfant a un handicap. Un handicap qui s'appelle autisme.

 

Dès lors, la phrase de mes professeurs s'est transformée en refrain...et si mon rôle de pédagogue était précisément de conduire mon enfant vers ces universaux ? Faire le chemin à l'envers: rebrousser le chemin du sens, sans en perdre. L'idée me plût.

 

Mon travail allait consister à créer le sens du concept, le sens de l'universel. Vaste mission, lorsque l'esprit se limite au rapport au réel. Et pourtant... ce travail me semblait tout à coup indispensable.

 

On n'imagine pas le travail que cela représente que de « créer » un universel, devenir un créateur de sens. Ce rôle démiurgique m'impressionnait beaucoup.

 

Pense-t-on à dire que le gobelet jaune appartient à la même catégorie conceptuelle que le gobelet rouge, mais aussi que le verre en verre ou que le petit gobelet ou que le grand verre quelque soit sa couleur ? Je commençais ce travail titanesque, autant que le sens de l'universel sans doute, en essayant de ne pas vaciller dans ce vaste espace aux frontières sans fin. Le verre, entendez l'universel "verre", acquis, je passais à la fourchette, puis au couteau, puis à la serviette, puis au cartable, puis à la trousse, puis.... Ciel que le réel nous plonge, bien malgré nous, dans un tournoiement sans fin. Mais à force (et il en faut) de réduire à un tous ces objets que le sens relie, et le lui apprendre, ce sens, mon fils arrêtait de tournoyer sur lui-même, sans fin.

 

Mon travail y gagnait jour après jour en sens.

 

Ce refrain intérieur vrombissait fort désormais en mon for: donner du sens aux mots. C'était le rôle de l'universel. Platon avait raison. Ockham tort. Je jubilais. Mon fils venait de me le confirmer. Le réel n'est qu'un dérivé et partir de ce dernier pour construire un sens c'était dériver.

 

Aujourd'hui après trois ans de travail, Gabriel connaît le sens courant des mots, il comprend, par exemple, que le mot "courant" a plusieurs sens et que dans la phrase que je viens d'écrire ce n'est pas du courant/fleuve dont je parle, cela coule de source...en somme on se comprend...lorsque je parle de source...  Demain, un autre défi nous attend : comment lui apprendre le sens des mots comme l'amour, l'amitié,  la beauté, la franchise, en somme le sens de tous ces mots-universels  ancrés sur terre, égarés là sans doute pour nous montrer le chemin vers l'Universel ?  Comment ? Le bonheur est-il le même lorsque c'est vous qui l'exprimez ou moi ? N'a-t-il pas, comme la tristesse, l'amertume, l'hilarité ou la haine mille facettes autant que de visages humains ? Comment lui enseigner ces mille expressions en les ramenant à l'unité-ciment de sens ? Je ne mens pas où vous avouant notre faiblesse face à l'ampleur de la tâche.  Et pourtant, c'est le chemin que nous allons, lui et moi, avec celles et ceux qui voudront bien nous accompagner, parcourir afin que  mon enfant et tous ceux comme lui donnent aux mots un poids, entendez un sens.

 

Le refrain est devenu ma chanson. Les noms ne peuvent s'ancrer dans le sens et en gagner que grâce à la source qui les nourrit. C'est dit.

 

 

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Photo: Jean-Gabriel Rovira

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Commentaires

Très beau texte! Pas toujours facile de donner un sens aux mots! Et bravo pour le témoignage dans le MIGROS-Magazine!

Écrit par : Danièle | 26/05/2010

Madame, à la lecture de vos propos Migro Magazine N° 21 M-J. Accletto et ceux de votre blogg, je ne peux que vous suggérer de lire le livre du dr Petre Vanmeulen, comprendre les personnes autistes de haut-niveau (sans handicap mental) et envisager cesser de vouloir à tout prix remettre votre fils dans le moule de la société mercantile. En effet se sont ses capacités qu'il faut développer et ne pas croire ce que la médecine officielle voudrait que vous fassiez avec des pilules roses ou vertes avec votre enfant. Pour ma part diagnostiqué ASPI Asperger, j'ai 61 ans et comptabilise l'ensemble des efforts consentis afin de garder ma place de travail qui au vu de mes comportements et sensibilités aux travail bien fait, me fut refusée dès l'âge de 40 ans..Merci de faire suivre ce message à la personne évoquée en marge.
Bien à Vous.
Ged

Écrit par : Gedeon | 27/05/2010

Bonsoir, merci pour votre réaction. Le livre de Peter Vermeulen est en effet magnifique et je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt. Développer les aptitudes de mon enfant, le mettre en contact avec les autres est la voie royale pour lui permettre d'être lui-même parmi nous. Mon fils ne prend aucun médicament. Sa seule "médecine" est une éducation très spécifique qui lui permet de développer toutes ses compétences, y compris sociales, au mieux. Je vous remercie pour l'intérêt accordé à mon témoignage qui est avant tout le témoignage d'une maman qui se bat pour préserver et défendre les droits et la dignité de son enfant. Cordialement, Marie-Jeanne (alias Beatrix)

Écrit par : Marie-Jeanne | 27/05/2010

Marie-jeanne
mon fils Benjamin va bientot avoir 6 ans;il est épileptique et autiste; j'essaye désespérément de communiquer avec lui et que les mots aient un sens pour lui;
je me heurte à des blocages qui viennent du fait que je ne sais pas comment
m'y prendre; il ne décode pas mes sentiments; je lui parle; il rigole; il ne tient
pas en place; il a du rysperdal, de la mélatonine et de la micropakine, anti-épileptique; je voudrais tant faire comme vous d'autant que je travaille de chez moi; je suis frustrée et si triste de me sentir là à coté de lui impuissante pour l'aider; j'essaye de lui faire faire des apprentissages sans ètre sure qu'il
comprends ce que je lui demande;si vous pouviez me dire davantage sur votre
façon de faire; je sais qu'il n'y a pas de formule magique; je me heurte à
l'école à des enseignants qui ne comprennent rien à mon fils, à une avs
formidable de volonté et d'amour pour mon fils(la mème depuis ses 4 ans) mais elle s'avoue dépassée par mon fils et son mode de fonctionnement; on tourne en rond; on augmente, on baisse les médicaments comme si le problème était les
médicaments; je voudrais qu'il n'ait plus de neuroleptique mais chaque fois
que j'ai essayé de les enlever, c'est pire; aidez mou; je vous en supplie
à mieux comprendre mon fils; on attends une réponse pour septembre pour un sessad spécialisé autisme mais rien n'est sur; il va refaire sa grande section de maternelle et si le sessad ne marche pas, il va falloir repartir avec 12h d'avs à l'école par semaine (avec une nouvelle avs) et avec mon fils qui n'en peut déjà plus de l'école en cette fin d'année; existe t'il des livres sur
les méthodes que vous utilisez? j'ai la boule au ventre tous les matins de
passer une nouvelle journée à coté de mon fils que j'adore et que je suis incapable d'aider comme je le voudrais. Il est hyper collé à moi et à mon mari
et on dirait que le monde extèrieur lui fait si peur; c'est violent à vivre,
ses crises de nerf, ses pleurs quand une amie de ma fille s'éloigne de lui;
le fait qu'il veuille communiquer avec les copines et les copains de sa soeur et
que le seul mot qu'il arrive à dire et à répéter, non stop c'est le prénom de l'enfant; pourtant il est capable de faire des phrases structurées;
je vous remercie de me lire et j'espère que vous me répondrez; votre témoignage me fait espérer.
valérie Levy

Écrit par : levy | 14/06/2010

Bonjour Valérie, Mille excuses de répondre aussi tard, mais j'ai eu un emploi du temps très chargé. Il n'y a pas UNE méthode à appliquer, il y a surtout la compréhension du niveau de communication de votre enfant. Avez-vous fait faire des évaluations type PEP-R ou désormais PEP3 ? A partir des ces évaluations standardisées, il est possible de savoir assez précisément où en est votre enfant dans différents domaines: motricité globale, fine, cognition, langage recéptif, langage expressif, coordination oculo-manuelle etc... A partir des résultats on établit ce qu'on appelle un PEI (programme éducatif individualisé) qui vise à développer les "émergences" de votre enfant, c'est-à-dire le potentiel qu'il démontre avoir dans chacune des compétences testées.

Je vous conseille donc 1/ de faire cette évaluation par une personne spécialisée en autisme; 2/ de mettre en place un PEI 3/ de trouver une ou plusieurs perosonnes aptes à mettre en oeuvre ce PEI (formées à l'autisme)


Ce travail doit se faire en individuel. En parallèle, lorsque cela est possible, une intégration partielle dans un milieu ordinaire peut aider aussi votre enfant. Mais l'intégration doit être minutieusement préparée avec la connivence de tous. Elle n'est pas recommandée si l'enfant a d'abord besoin de retrouver un sens à la communication.

Vous devez absolumemnt continuer le traitement médicamenteux concernant l'EPILEPSIE. Par contre, en général, s'il n'y pas d'autres pathologies associées, une intervention éducative spécifique faite par des spécialiste en autisme permet de diminuer notablement tous les troubles du comportement, voire de les faire disparaître.


J'espère avoir ou vous iader un peu. Mais habitez-vous en Suisse ? Sinon, prenez contact avec une association locale... c'est toujours un bon soutien.

Bonne jounée et courage, Marie-Jeanne

Écrit par : Marie-Jeanne | 16/06/2010

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